Qu'est-ce que la luxation de la rotule ?
La luxation de la rotule (ou luxation patellaire) est une affection orthopédique dans laquelle la rotule (patella) se déplace hors de sa position normale dans la trochlée fémorale, le sillon osseux situé à l'avant du genou dans lequel elle glisse lors de la flexion et de l'extension du membre. Ce déplacement peut être médial (vers l'intérieur du membre, le cas le plus fréquent chez les petites races) ou latéral (vers l'extérieur, plus fréquent chez les grandes races).
La luxation de la rotule est l'une des affections orthopédiques les plus courantes chez le chien, touchant environ 7 % de la population canine. Elle est bilatérale (affectant les deux genoux) dans 50 % des cas.
Causes
Origine congénitale et développementale
La majorité des luxations rotuliennes sont d'origine congénitale, résultant d'anomalies anatomiques qui se manifestent durant la croissance :
- Sillon trochléen trop peu profond : la trochlée ne retient pas suffisamment la rotule
- Déviation de la crête tibiale : le point d'insertion du ligament rotulien est déplacé médialement ou latéralement
- Angulation anormale du fémur (coxa vara, genu varum/valgum)
- Rotation anormale du tibia
- Laxité des structures de soutien (rétinaculum, capsule articulaire)
Ces anomalies ont une composante génétique significative, bien que le mode de transmission exact reste mal défini (probablement polygénique).
Origine traumatique
Plus rarement, une luxation rotulienne peut résulter d'un traumatisme direct au genou, sans anomalie anatomique sous-jacente. Ces cas sont plus fréquents chez les grandes races et les chats.
Système de gradation
La luxation de la rotule est classée en quatre grades de sévérité selon la classification de Putnam-Singleton :
Grade 1
La rotule peut être luxée manuellement par pression digitale directe, mais se replace spontanément dans le sillon trochléen dès que la pression est relâchée. L'animal est généralement asymptomatique ou présente une boiterie très occasionnelle et transitoire. De nombreux chiens de grade 1 ne présentent jamais de signes cliniques significatifs.
Grade 2
La rotule se luxe spontanément lors de la flexion du genou ou sous pression manuelle, et reste en position luxée jusqu'à ce qu'elle soit replacée manuellement ou que l'animal étende activement le membre. C'est le grade le plus fréquemment diagnostiqué en clinique. L'animal présente une boiterie intermittente caractéristique : il « saute » sur trois pattes pendant quelques foulées, puis reprend une démarche normale une fois la rotule replacée.
Grade 3
La rotule est luxée en permanence mais peut être replacée manuellement dans le sillon trochléen, bien qu'elle se reluxe immédiatement. L'animal présente une boiterie permanente, une posture en flexion du genou et souvent une rotation du membre. L'arthrose est fréquente à ce stade.
Grade 4
La rotule est luxée en permanence et ne peut pas être replacée manuellement dans le sillon trochléen. La trochlée est absente ou très peu profonde. L'animal présente une démarche très anormale, les membres sont souvent en rotation et en flexion permanente, et les déformations osseuses sont sévères. Ce grade est souvent diagnostiqué chez le jeune chiot.
Races prédisposées
Petites et miniatures races (luxation médiale)
- Chihuahua
- Poméranien (Spitz nain)
- Yorkshire Terrier
- Caniche miniature et toy
- Bichon Maltais
- Bichon Frisé
- Cavalier King Charles Spaniel
- Jack Russell Terrier
- Boston Terrier
- Bouledogue Français
- Carlin (Pug)
- Papillon
- Shih Tzu
Grandes races (luxation latérale)
- Labrador Retriever
- Flat-Coated Retriever
- Dogue Allemand
- Akita Inu
- Malamute de l'Alaska
Chez le chat
La luxation de la rotule est moins fréquemment diagnostiquée chez le chat, mais elle existe, particulièrement chez :
- Devon Rex
- Abyssin
- Siamois et races orientales
- Bengal
- Chats domestiques à pattes courtes
Signes cliniques
Les signes cliniques varient considérablement selon le grade et le caractère uni- ou bilatéral de la luxation :
Démarche caractéristique (« skip gait »)
Le signe le plus typique est la démarche dite en « sautillement » ou « skip gait ». L'animal court normalement puis, soudainement, fléchit un membre postérieur pendant deux ou trois foulées (rotule luxée), fait un petit coup de patte pour replacer la rotule, puis reprend sa course normale. Ce mouvement est très caractéristique et facilement reconnu par les propriétaires avertis.
Autres signes
- Boiterie intermittente à permanente selon le grade
- Flexion anormale du genou en station debout
- Rotation interne ou externe du membre
- Réticence à sauter ou à monter les escaliers
- Position « en canard » si bilatérale
- Crépitement articulaire (stades avancés avec arthrose)
- Amyotrophie du quadriceps dans les cas chroniques
Complications
- Arthrose : la luxation chronique entraîne inévitablement de l'arthrose du genou
- Rupture du ligament croisé crânial : les chiens atteints de luxation rotulienne ont un risque 15 à 20 fois supérieur de rupture du ligament croisé en raison de l'instabilité articulaire chronique
- Érosion du cartilage : le déplacement répété de la rotule érode le cartilage articulaire de la trochlée et de la face articulaire de la rotule
Dépistage pour les éleveurs
L'OFA (Orthopedic Foundation for Animals) propose un protocole de dépistage standardisé pour la luxation de la rotule :
- Âge minimum : 12 mois pour une évaluation définitive
- Examen : palpation orthopédique par un vétérinaire, évaluant la stabilité rotulienne des deux genoux
- Résultats : Normal ou Luxation (avec grade)
- Base de données : les résultats sont enregistrés dans la base de données OFA, consultable publiquement
Recommandations pour les éleveurs
- Faire évaluer tous les reproducteurs avant la mise à la reproduction
- Ne reproduire que des animaux classés « Normal » par l'OFA
- Considérer les antécédents familiaux (parents, frères et sœurs, descendants précédents)
- Si un reproducteur produit une proportion anormale de descendants atteints, réévaluer son utilisation
- Informer les acquéreurs du statut de dépistage des parents
Traitement
Traitement conservateur
Le traitement conservateur est envisageable pour les grades 1 et certains grades 2 légers chez les animaux de petite taille :
- Gestion du poids : maintenir un poids optimal pour réduire la charge articulaire
- Exercice modéré : renforcement musculaire du quadriceps par des exercices contrôlés
- Anti-inflammatoires non stéroïdiens : en cas de poussées douloureuses
- Suppléments articulaires : glucosamine, chondroïtine, oméga-3
- Physiothérapie : exercices ciblés pour le renforcement musculaire
Traitement chirurgical
La chirurgie est recommandée pour les grades 2 symptomatiques, les grades 3 et 4, et chaque fois que la luxation provoque une boiterie significative ou prédispose à d'autres lésions. Plusieurs techniques sont combinées selon les anomalies anatomiques identifiées :
- Trochléoplastie : approfondissement du sillon trochléen pour créer un canal dans lequel la rotule peut glisser de façon stable. Plusieurs techniques existent : trochléoplastie en bloc, trochléoplastie en coin (wedge recession), sulcoplastie par abrasion.
- Transposition de la crête tibiale : déplacement et fixation (par broche ou vis) du point d'insertion du ligament rotulien pour réaligner le mécanisme extenseur du genou.
- Imbrication du rétinaculum : renforcement de la capsule articulaire du côté opposé à la luxation (imbrication latérale pour une luxation médiale) et relâchement du côté de la luxation (desmotomie médiale).
- Ostéotomie correctrice : dans les cas sévères avec déformation osseuse significative (grades 3-4), une ostéotomie fémorale et/ou tibiale peut être nécessaire pour corriger l'alignement du membre.
Le taux de succès chirurgical est généralement bon : 90 à 95 % pour les grades 2, 85 à 90 % pour les grades 3, et plus variable pour les grades 4 (souvent nécessité de chirurgies multiples).
Conclusion
La luxation de la rotule est une affection orthopédique fréquente, particulièrement chez les petites races canines. Son dépistage est simple et accessible, reposant sur un examen orthopédique systématique. Les éleveurs ont un rôle déterminant dans la réduction de la prévalence de cette affection en ne sélectionnant que des reproducteurs indemnes. Pour les animaux atteints, les techniques chirurgicales actuelles offrent d'excellents résultats, permettant de restaurer une fonction articulaire normale et de prévenir les complications à long terme.
