Qu'est-ce que la cardiomyopathie hypertrophique ?
La cardiomyopathie hypertrophique (CMH, ou HCM en anglais pour Hypertrophic Cardiomyopathy) est une maladie cardiaque caractérisée par un épaississement anormal du myocarde, principalement du ventricule gauche. Cette hypertrophie n'est pas secondaire à une surcharge de travail (comme l'hypertension ou une sténose aortique) mais résulte d'un défaut intrinsèque du muscle cardiaque, le plus souvent d'origine génétique.
Chez le chat, la CMH est la cardiopathie la plus fréquente, touchant environ 15 % de la population féline générale. Chez le chien, bien que moins courante que d'autres cardiopathies, elle est reconnue dans certaines races spécifiques.
Causes et génétique
Chez le chat
La CMH féline est principalement d'origine génétique, avec un mode de transmission autosomique dominant à pénétrance variable. Deux mutations spécifiques ont été identifiées :
- Mutation MYBPC3-A31P : identifiée chez le Maine Coon. Les chats homozygotes (deux copies de la mutation) développent une forme plus sévère et plus précoce que les hétérozygotes.
- Mutation MYBPC3-R820W : identifiée chez le Ragdoll.
Les races prédisposées incluent :
- Maine Coon
- Ragdoll
- British Shorthair
- Sphynx
- Persan
- Bengal
- Norwegian Forest Cat
- Devon Rex
- Birman
Cependant, la CMH peut toucher n'importe quel chat, y compris les chats de gouttière. De nombreuses mutations responsables de la CMH chez le chat restent encore à découvrir.
Chez le chien
Chez le chien, la CMH est nettement moins fréquente mais est documentée dans certaines races :
- Berger Allemand
- Doberman Pinscher (bien que la cardiomyopathie dilatée soit plus fréquente)
- Boxer
- Cavalier King Charles Spaniel
- Rottweiler
Mécanismes physiopathologiques
L'épaississement du myocarde entraîne une cascade de conséquences :
- Dysfonction diastolique : le ventricule épaissi perd sa souplesse et se remplit mal durant la phase de relaxation, provoquant une augmentation des pressions de remplissage.
- Obstruction dynamique : dans certains cas, l'hypertrophie du septum interventriculaire crée une obstruction à l'éjection du sang (forme obstructive, CMHO), aggravant le tableau clinique.
- Ischémie myocardique : la demande en oxygène du myocarde épaissi dépasse l'apport coronarien, entraînant des micro-infarctus et de la fibrose.
- Arythmies : la désorganisation des fibres myocardiques favorise les troubles du rythme cardiaque, pouvant conduire à la mort subite.
- Insuffisance cardiaque congestive : l'augmentation des pressions en amont du ventricule gauche se répercute sur l'oreillette gauche puis sur les veines pulmonaires, provoquant un œdème pulmonaire ou un épanchement pleural.
Signes cliniques
La CMH est souvent qualifiée de maladie silencieuse. De nombreux chats atteints restent asymptomatiques pendant des années, voire toute leur vie.
Symptômes courants
- Souffle cardiaque détectable à l'auscultation (présent chez environ 50 % des chats atteints)
- Bruit de galop à l'auscultation
- Tachypnée ou dyspnée (respiration rapide ou difficile)
- Léthargie et intolérance à l'effort
- Anorexie
- Toux (rare chez le chat, plus fréquente chez le chien)
Urgence : la thromboembolie aortique (TEA)
L'une des complications les plus redoutées de la CMH féline est la thromboembolie artérielle, communément appelée « thrombus en selle ». La stase sanguine dans l'oreillette gauche dilatée favorise la formation de caillots qui, en migrant dans l'aorte, viennent obstruer la trifurcation aortique (carrefour ilioféral).
Les signes sont caractéristiques et d'apparition brutale :
- Paralysie soudaine des membres postérieurs
- Douleur intense (vocalises, détresse)
- Membres froids et pâles
- Absence de pouls fémoral
- Coussinets cyanosés (bleutés)
Cette urgence médicale nécessite une intervention vétérinaire immédiate. Le pronostic est réservé : environ 30 à 40 % des chats survivent à l'épisode initial, mais le risque de récidive est élevé.
Méthodes de dépistage
Échocardiographie (échographie cardiaque)
L'échocardiographie est l'examen de référence pour le diagnostic de la CMH. Réalisée par un vétérinaire cardiologue ou un praticien formé en cardiologie, elle permet de :
- Mesurer l'épaisseur des parois ventriculaires (un épaississement supérieur à 6 mm chez le chat est considéré comme anormal)
- Évaluer la taille de l'oreillette gauche
- Détecter une obstruction dynamique (SAM — mouvement systolique antérieur de la valve mitrale)
- Identifier la présence de thrombus intra-auriculaires
- Évaluer la fonction diastolique par Doppler
Pour les éleveurs, un dépistage échocardiographique annuel des reproducteurs est recommandé, car la maladie peut se développer à tout âge. Un examen normal à un instant donné ne garantit pas que le chat ne développera pas la maladie ultérieurement.
Test génétique
Des tests ADN sont disponibles pour les deux mutations connues :
- Test MYBPC3-A31P pour le Maine Coon
- Test MYBPC3-R820W pour le Ragdoll
Les résultats sont interprétés comme suit :
- Négatif/Négatif : le chat ne porte aucune des mutations testées (mais peut développer une CMH liée à une mutation non encore identifiée)
- Négatif/Positif (hétérozygote) : le chat porte une copie de la mutation ; risque modéré de développer la CMH
- Positif/Positif (homozygote) : le chat porte deux copies de la mutation ; risque élevé de forme sévère et précoce
Le test génétique seul ne suffit pas : un chat génétiquement négatif peut tout de même développer une CMH liée à des mutations non identifiées. La combinaison du test génétique et de l'échocardiographie offre le dépistage le plus complet.
Biomarqueurs cardiaques
- NT-proBNP (N-terminal pro-Brain Natriuretic Peptide) : un marqueur sanguin libéré par le myocarde en cas d'étirement ou de stress. Un taux élevé suggère une atteinte cardiaque et justifie un examen échocardiographique. Utilisé comme test de triage en clinique généraliste.
- Troponine cardiaque I : marqueur de lésion myocardique, parfois utilisé en complément.
Importance pour les éleveurs
Le dépistage de la CMH est un pilier de l'élevage responsable pour les races à risque. Les recommandations incluent :
- Échocardiographie annuelle de tous les reproducteurs, réalisée par un vétérinaire compétent en cardiologie
- Test génétique systématique pour les races où une mutation est identifiée (Maine Coon, Ragdoll)
- Ne jamais reproduire un chat diagnostiqué CMH à l'échocardiographie
- Éviter les croisements entre deux porteurs de mutation (hétérozygotes) pour le Maine Coon et le Ragdoll
- Transparence avec les acquéreurs sur les résultats de dépistage des parents
- Suivi des descendants pour identifier d'éventuels cas tardifs et adapter le programme d'élevage
Traitement
Il n'existe aucun traitement curatif de la CMH. La prise en charge vise à contrôler les complications et à améliorer la qualité de vie.
Stade asymptomatique
Le traitement des chats asymptomatiques est controversé. Certains cardiologues recommandent :
- Atenolol (bêtabloquant) : pour ralentir la fréquence cardiaque et améliorer le remplissage ventriculaire, particulièrement en cas de forme obstructive
- Clopidogrel : antiagrégant plaquettaire pour réduire le risque de thromboembolie, recommandé chez les chats à risque élevé (oreillette gauche modérément à sévèrement dilatée)
Insuffisance cardiaque congestive
- Furosémide : diurétique de l'anse, pierre angulaire du traitement de l'œdème pulmonaire et de l'épanchement pleural
- Pimobendan : inotrope positif et vasodilatateur, de plus en plus utilisé en association avec le furosémide
- Inhibiteurs de l'ECA (bénazépril, énalapril) : parfois ajoutés
- Thoracocentèse : ponction pleurale en urgence si épanchement pleural significatif
Pronostic
Le pronostic de la CMH est extrêmement variable :
- Les chats avec une forme légère et stable peuvent vivre normalement pendant de nombreuses années
- Les chats développant une insuffisance cardiaque congestive ont une médiane de survie d'environ 12 à 18 mois avec traitement
- Les chats ayant présenté une thromboembolie aortique ont un pronostic plus réservé, avec un risque élevé de récidive
Conclusion
La cardiomyopathie hypertrophique est une maladie fréquente et potentiellement grave, mais dont le dépistage est bien codifié. L'échocardiographie régulière et les tests génétiques permettent aux éleveurs de prendre des décisions éclairées pour réduire la prévalence de cette maladie dans leurs lignées. Pour les propriétaires de chats atteints, une surveillance cardiologique régulière et un traitement adapté permettent d'optimiser la qualité de vie et la longévité de leur compagnon.
